" J'étais les yeux de l'américain, je voyais la jeune fille pâmée, je devinais que son coeur s'arrêtait de battre, je devenais sa vie, cet ascenceur était un jardin, un petit serpent tenait la main de l'amoureuse, c'était le plus grand moment de l'histoire.
J'étais la gosse de neuf ans qui assistait à la scène entre deux élus, la dame de mes pensées, Inge, aux vingt de perfection pure et l'homme de ses pensées, auquel je prêtais mon pouvoir, sans nul doute le bienheureux du jour.
Inge n'avait plus de voix, elle était ses yeux, cela valait la peine d'être Clayton Newlin pour être regardé comme ça - l'humanité entière n'était-elle pas pas rachetée à la seule condition qu'une créature celeste ait, l'espace d'une minute, de tels yeux pour quelqu'un ?
Déjà il entrait dans son entrainte, et elle recevait son souffle, je vais te dire un grand secret, je t'attendais depuis tellement lontemps que mon temps de vie, tant de millénaires pour arriver jusqu'à toi, que tes mains se referment sur mon visage, même si je ne respire plus en cette seconde, je vais te dire un grand secret, il est plus facile de mourir que de vivre, c'est pour quoi je vivrai pour toi, mon amour, car tous les vrais amoureux citent Aragon sans le savoir, ou en le sachant.
Loi du genre : quand il y a un jardin, un homme, une femme, du desir et un serpent, il faut s'attendre à un désastre. La catathrosphe planétaire eut lieu dans l'ascenseur new-yorkais.
Inge retrouva la voix. Une froideur imcompréhensible s'empara de ses yeux et elle répondit un mot infect :
- Non.
Non, il n'y aura pas de dîner avec Clayton Newlin, il n'y aura pas d'amour, tu m'as attendue des millénaires et je te pose un lapin, ton étreinte se refermera dans le vide, ton souffle ne brûlera personne, je t'ai entendu depuis le jardin et il ne se passera rien, tel est le souverain desir du malheur, je ne te dirai aucun secret, il est plus facile de mourir que de vivre, c'est pourquoi ma vie entière ne sera que mort, chaque matin, au sortir du sommeil, ma première pensée sera que je suis déjà morte, que je me suis donné la mort en disant non à l'homme qui était ma vie, comme ça, sans raison, sans autre raison que ce vertige qui pousse à tout rater, que cette puissance abjecte du mot non, ce non qui s'est emparé de moi au moment crucial de mon existance, éteignez les torches, enlevez les beaux habits, la fête est finis avant d'avoir commencé, qu'il n'y ait plus de soleil, qu'il n'y ait plus de temps, qu'il n'y ait plus de monde, qu'il n'y ait plus rien, que je n'aie plus dans le coeur cet énorme pourquoi, j'étais celle qui avait l'univers entre ses mains et j'ai décidé qu'il mourrait, pourtant je voulais qu'il vive, je ne comprends ce qui s'est passé.
Personne ne comprit ce qui s'était passé. Inge ne comprit pas pourquoi elle avait dit non. Ce mot me chassa brusquement du corp de l'Americain, je deviens moi et je levai vers le visage de la jeune fille des yeux incrédules.
Je vis l'impact du non entrer dans la poitrine de Clayton Newlin. Quelque chose de gigantesque fut tué aussitôt. Il rééagit avec beaucoup de dignité. Il articula simplement un petit " oh ".
Sacré cas de litote : l'apocalypse venait de se produire en lui et son commentaire était " oh "
Puis il regarda ses pieds et se tut.
Plus jamais nous n'entendîmes le son de sa voix.
L'ascenseur s'arrêta au sezièmes étage. Inge et moi descendîmes. L'histoire de la fin du monde avait eu lieu dans un ascenceur new-yorkais, entre l'étage moins un et l'étage seize.
Les portes automatiques se refermèrent sur le râteau que venait de prendre Clayton.n.
Je saisis la main glacée d'Inge et traînai son cadavre jusqu'a l'appartement.
Elle ne pleurait pas. Elle était morte.
Je découvris ce soir-là une chose terrible : on peut rater sa vie à cause d'une seule mot.
Il faut préciser que ce mot n'était pas n'importe lequel, c'était le mot " non " , parole de mort, effondrement de l'univers. Mot indispensable, certes, mais que depuis l'ascenceur new-yorkais je n'ai plus jamais prononcé sans entendre à mon oreille le sifflement d'une balle. Dans l'Ouest américain, une entaille dans la crosse d'une arme à feu signifiait un mort : le palmarès d'un fusil se lisait au nombre des encoches. Si les mots ont de telles mémoires, nul doute que le mot " non " est celui qui a le plus de cadavres à son actif.
Inge continua à vivre, elle eut des hommes et je ne prétends pas tout savoir de son existence ultérieure. J'ai cependant la conviction que l'essentiel de son être mourut sous mes yeux, dans l'ascenceur à cause d'une parole absurde.
Plus jamais je ne la vis sourire. "
Peut-être que toi aussi, ce soir là, tu m'as tué.
Amélie Nothomb.